L'encre s'est renversée sur la table, formant une tache indélébile. Maman criera sûrement encore une fois que je ne ferme jamais correctement la bouteille. Elle a raison. Parce que j'aime voir ce petit bout d'océan se déverser sur la surface lisse et plane de la table de cuisine, dessinant des cartes imaginaires de verdures et d'océans étranges. L'encre, je la choisis à chaque fois de couleur différente, c'est le hasard qui fait que la tache soit petite ou grande, selon le coup de coude, plus ou moins fort. La bouteille est toujours stable pourtant. Je dois me démener pour ôter le bouchon délicatement, parfois avec la bouche. j'aime le goût de l'encre. C'est du livre liquide, du rêve en flacon que je libère délibérément à chaque occasion, quand dehors le gris est noir, quand dedans le coeur crie, quand partout le besoin d'ailleurs s'inscrit. J'étale l'encre humide sur cette table, terrain miné de mes angoisses, et je balaie d'une main légère la flaque colorée, la laissant libérer son essence de cristal, son magnétisme, sa vie.




